Partenariat avec Archive - la collection Chabanel
Entrevue pour Archive
Archive est une nouvelle entreprise issue des fondations de l’atelier de chaussure Love Jules Leather. Ce chapitre antérieur a contribué à établir un langage de savoir-faire et de narration qui compte toujours, tandis qu'Archive apporte un cadre plus défini à la manière dont le travail progresse.
Le résultat est une marque façonnée par une attention accrue. Une production plus resserrée, des partenariats de fabrication plus réfléchis et une norme plus claire pour ce qui entre dans la collection. Le nom Archive reflète cette intention : des pièces à choisir avec soin, à utiliser pleinement et à conserver parce qu’elles continuent de faire leurs preuves avec le temps.
Corinne Bourget fabrique des objets à la main à Montréal. Elle s’est formée à Melbourne, a créé Atelier HOTELMOTEL en 2018 et a passé les années suivantes à démontrer que des sneakers faits à la main sont possibles et que bien fabriquer prend le temps qu’il faut.
Elle a réalisé les sacs et accessoires des Archive Volumes 01 et 02, ainsi que de la prochaine Chabanel Collection. Archive lui avons posé quelques questions.
Le sac weekender Chabanel - fait par Corinne pour Archive
Tu es allée à Melbourne pour apprendre la cordonnerie parce qu’il n’y avait plus d’écoles au Canada. Quelle a été cette expérience, et qu’as-tu rapporté avec toi ?
C’était très enrichissant et aussi une excellente expérience d’apprentissage. Melbourne est le Montréal australien. J’étais avec deux chausseurs; Theo Hassett et James Roberts, ils avaient leur atelier dans un café appelé Captains of Industry. Il y avait deux autres ateliers dans la boutique : un tailleur et un barbier. L’ambiance était très « Mad Men ». Robert et Hassett fabriquaient des chaussures et des bottes sur mesure en utilisant des formes en bois anciennes et du cuir de kangourou. Ils utilisaient des techniques de cordonnerie très traditionnelles, ils n’avaient qu’une machine à coudre pour les tiges. J’étais là pour les aider à développer des accessoires en cuir pendant qu’ils m’apprenaient à fabriquer ma première paire de bottes, du patron jusqu’à la paire finie. Je me suis nettement améliorée (pas sans sueur) avec la lame à parer, puisqu’ils amincissaient (parages) le cuir à la main. Même les pièces les plus épaisses en cuir végétal tanné. J’ai dû passer une journée entière à m’entraîner rien que pour l’affûtage. Ils avaient une liste d’attente de six mois pour une paire de chaussures sur mesure et, une fois qu’ils commençaient à travailler une paire, ils prenaient les mesures, dessinaient les patrons, réalisaient une maquette pour l’essayage puis fabriquaient la paire définitive. C’était à peu près un processus de deux semaines. C’était un excellent échange de nos savoir-faire alors que nous partagions tous la même haute appréciation du cuir. J’ai appris tous les termes de la cordonnerie en anglais alors que mon vocabulaire d’accessoires et de travail du cuir est en français.
“Ils utilisaient des techniques de cordonnerie très traditionnelles ; ils n’avaient qu’une machine à coudre pour les tiges.”
La Collection Chabanel - Portefeuille de voyage, trousse de voyage and sac weekender en cuir Essex de la tannerie Horween.
Tu as lancé HOTELMOTEL en 2018 spécifiquement pour préserver le savoir-faire de la fabrication de chaussure à Montréal. À quoi ça ressemblait concrètement dans les premiers jours ?
Nous étions une équipe de trois au départ. J’avais un petit atelier avant cela où je ne fabriquais que des accessoires de maroquinerie. Nous avons décidé de fabriquer des sneakers parce qu’à l’époque personne n’en faisait à la main. Les médias se sont tout de suite intéressés à nous pour cette raison. Les gens n’arrivaient pas à croire qu’il était possible de fabriquer des sneakers à la main. Ils avaient l’habitude de voir des cordonniers faire des chaussures en cuir très traditionnelles ou des bottes, mais des sneakers : jamais. C’est exactement ce que nous voulions : montrer le processus et reconnecter le client au travail réel derrière la chaussure. Les sneakers sont si communes que les gens pensent qu’elles sortent d’un moule tournant dans une usine à l’étranger. Ce n’est pas le cas, même là-bas ce sont de vraies personnes qui travaillent sur les chaussures. Ils ont plus de machines que moi, mais de vraies mains touchent les matériaux. Nous avons participé à quelques salons et les gens ne nous croyaient pas quand nous disions que nous fabriquions les sneakers à la main ; je les ai entendus se retourner et dire : « Je parie qu’ils ne font que lacer les chaussures. » Nous mettons donc vraiment l’accent sur la transparence sur nos réseaux sociaux, présentons des paires déstructurées lors des salons et ouvrons l’atelier aux visiteurs.
Montréal a eu une importante histoire manufacturière avant les années 1980. Ressens-tu une connexion avec cette époque dans ton travail, ou as-tu l'impression de construire quelque chose à partir de zéro ?
L’industrie est déconnectée, seulement quelques fabricants sont encore en activité comme Anfibio, Pajar, Boulet, Royer. La Canadienne vient tout juste de fermer sa manufacture pour produire ailleurs. Il y a aussi l’industrie du costume comme le Cirque du Soleil, mais elle ralentit elle aussi. Les bottiers sont très rares, pour la plupart des autodidactes indépendants à travers le Canada, mais les réseaux sociaux m’ont aidé à entrer en contact avec eux et c’est ainsi que j’ai commencé à constituer mon cercle. Même quand je rédigeais le plan d’affaires de HOTELMOTEL, on avait l’impression d’un désert et les subventionnaires et banquiers me demandaient pourquoi je lancerais une entreprise dans une industrie en déclin. La pandémie a en fait changé ce récit quand ils ont réalisé que notre pays dépendait trop des produits importés.
Fais-nous visiter ton atelier. À quoi ressemble une journée type à l’établi ?
Je n’ai pas de journée type, parce que je fais tellement de choses (enseignement, fabrication d’accessoires en cuir, prototypage, ventes, comptabilité, marketing, etc.) et je prends souvent du retard dans certaines catégories. Si je me concentre sur une journée passée à l’établi… je pars toujours pour l’atelier avec mon chien Happy, un croisé dalmatien/border collie qui a besoin de dépenser son énergie avant sa dure journée de travail. Je prépare d’abord un café, consulte mes courriels et prépare les commandes. Ensuite j’écoute un podcast et je rentre dans ma bulle pour le reste de la journée, tandis que Happy va et vient entre les caresses et la sieste sur le canapé. Mon atelier fait environ 1000 pieds carrés et est partagé avec une autre créatrice, Marie Jo Dorval. (Kid’s Stuff) qui crée de jolis vêtements ludiques pour enfants. Happy l’a prise en adoration. Mon espace a une grande fenêtre donnant sur les voies ferrées et de beaux couchers de soleil. J’ai une grande table de coupe, quelques machines à coudre, une pareuse, une machine de marquage à chaud et un banc de finition. Le mur est remplie d’étagères jusqu’au plafond contenant toutes les semelles et les composants dont j’ai besoin pour la fabrication de chaussures. Je peux devenir un peu bordélique quand je suis profondément dans la production. J’adore la production, trouver des moyens d’optimiser les étapes tout en conservant la même haute qualité.
Lorsque tu évalues une peau de cuir avant de la découper, que recherches-tu exactement ?
Je cherche toujours d’abord les défauts (fissures, piqûres d’insectes, cicatrices, taches, ...). C’est la première étape. Ensuite, j’examine l’élasticité : une peau présente des zones d’étirement différentes selon les parties du corps (cou, ventre, …). Après ça, je pose les pièces du patron pour voir si tout s’ajuste en évitant ce que je ne veux pas. Pour les sacs plus grands, je vérifie le grain : on ne veut pas une trop grande disparité entre le grain d’une pièce et celle qui lui est adjacente (l’avant et le rabat, par exemple). C’est un peu comme la continuité d’un motif sur un tissu. C’est particulièrement important avec les cuirs exotiques (ou le cuir embossé façon exotique). Enfin, j’évalue l’épaisseur pour savoir s’il faut le refendre ou le renforcer.
Les sacs et accessoires de la collection Chabanel ont fait l'objet de nombreuses itérations et de va-et-vient avant d'être prêts. À quoi a ressemblé ce processus de ton côté ?
De mon côté, ça ne m’a pas paru si nombreux, ça ressemblait plutôt à un enseignement. Je suis spécialisée dans la maroquinerie, il est normal d’échanger plusieurs fois pour comprendre ce que les collaborateurs ont en tête, par rapport aux possibilités et aux limites du cuir et à certains types d’assemblage. J’ai développé des articles en cuir pour des personnes de secteurs très différents (mode, design industriel, entreprises, restauration, hôtellerie…). Il est tout à fait normal de passer par un ou plusieurs prototypes et tests avant d’arriver au produit final. Et chaque fois que nous refabriquons ce produit, nous pouvons toujours améliorer différents aspects. Il est aussi très important de tester le prototype avant de lancer la production. La fonctionnalité et le confort sont aussi importants que l’esthétique. C’était également notre première collaboration, donc nous sommes en train de construire une manière de travailler et de nous comprendre. C’est un vrai processus avec une courbe d’apprentissage et tout cela est très humain.
“La fonctionnalité et le confort sont aussi importants que l’esthétique.”
Qu'est-ce qu'une pièce doit accomplir, fonctionnellement, pour que tu en sois satisfaite ?
Il doit d’abord accomplir sa fonction : être ergonomique, confortable, pas trop lourd. Il doit être construit pour durer. Il doit offrir assez d’espace, suffisamment de compartiments pour transporter ce qu’il est censé transporter. Et ensuite, il faut un bon esthétisme.
Tu décris ton travail comme étant réalisé « avec tendresse et minutie ». La plupart des artisans diraient simplement précision. Que signifie pour toi la notion de tendresse ?
Une peau provient d’un animal et je la respecte. Je ne veux pas la rayer ni la tacher en travaillant, ni en gaspiller une partie. Il s’agit de se couper les ongles avant de toucher le cuir. Veiller à ce que les mains soient propres. Vérifier que la table est propre. Garder le cuir, les pièces non finies et les produits finis à l’abri du soleil et de la poussière. Cette attention va au‑delà de la simple précision.
Qu'est-ce qu'il y a dans la fabrication des accessoires en cuir que la plupart des gens ignorent totalement ?
Tout d’abord, la finition est une étape très chronophage ; c’est un peu comme la finition d’un meuble en bois : il y a plusieurs couches de teinture avec du ponçage entre chaque couche. Ensuite, il y a beaucoup de composants internes, des matériaux de renfort qui apportent de la rigidité, évitent l’élongation ou renforcent les ancrages d’une poignée ou d’une bandoulière. Un sac avec la bonne quantité de renforts et une bonne finition sera plus durable. Je pense que la maroquinerie se situe à mi-chemin entre le tissu et le bois : nous utilisons des aiguilles, du fil, des machines à coudre autant que des marteaux et des ponceuses.
Que signifie pour toi le fait de fabriquer des choses au Canada en ce moment précis ?
Ça a changé de sens pour moi à plusieurs reprises depuis 2018, mais ça ressemble définitivement à ramer à contre‑courant. Du sentiment de fierté d’appartenir à une toute petite communauté d’artisan-es qui valorisent la durabilité et les matériaux de qualité, au désir de montrer aux gens que bien fabriquer des choses demande du temps et du savoir‑faire. Le monde brûle et pourquoi est‑ce que je fais encore des objets dans mon atelier que seule une petite partie des gens peut se permettre ? Si nous n’avons pas la patience de continuer à fabriquer ici, nous perdrons ce savoir‑faire en tant que nation. J’enseigne le métier à des étudiant-es motivé-es tout en essayant d’être honnête sur la difficulté d’en vivre au Canada.
“Je suis vraiment fière de ce que je fais et j’ai le privilège de pouvoir fabriquer ici des objets de grande qualité.”
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Atelier HOTELMOTELJune 23, 2026